Hildegarde de Bingen (1098-1179)

Mis en ligne le 19 novembre 2015

Abbesse du XIIème siècle, elle fut tout à la fois visionnaire, écrivaine, musicienne et naturopathe.

Hildegarde de Bingen : portrait d'une visionnaire.

Hildegarde de Bingen est née le 16 septembre 1098 dans une famille aristocratique de Rhénanie, région de l’ouest de l’Allemagne.

Elle est le dixième enfant de Mathilde et Hildebert. Très jeune, Hildegarde développe des capacités hors normes qu’elle taira devant l’incompréhension des siens :
« Dans la 3ème année de mon âge, j’ai vu une telle lumière que mon âme en a été ébranlée, mais à cause de mon enfance je n’ai rien pu en dire. »[1]
Comme dans toutes les familles aisées de l’époque, un ou plusieurs enfants sont destinés au clergé. Hildegarde, de par ses prédispositions, se voit donc confiée à l’âge de 8 ans à Jutta de Sponheim, abbesse du couvent des bénédictines de Disibodenberg sur le Rhin.
«Dans la huitième année de mon âge, j’ai été offerte à Dieu en offrande spirituelle et jusqu’à ma quinzième année, j’ai vu beaucoup de choses et je les disais parfois en toute simplicité, si bien que ceux qui m’entendaient se demandaient d’où cela venait et ce qu’il en était… »[1]

Vers l’âge de 15 ans, Hildegarde prononce ses vœux perpétuels, prend le voile et sous la tutelle de Jutta, reçoit une éducation digne de son état. Elle apprend à lire et à écrire, essentiellement à partir des psaumes, et à chanter les chants liturgiques.

Elle va rester trente ans aux côtés de Jutta qui meurt en 1136. Elle lui succède comme abbesse ; elle vient d’avoir 40 ans. Depuis sa première rencontre avec Jutta, Hildegarde a fait sienne la règle de Saint –Benoît qui façonne ses journées : Habitare Secum. « Habiter avec soi-même ». Hildegarde  a compris «  que pour être libre, elle doit faire sienne cette loi. Tout est là. En elle.» [2]

 



En 1141, une vision divine l’incite à retranscrire ce qu’elle voit et entend.
« Voici que dans la quarante-troisième année de ma course temporelle, alors que je m’attachais avec beaucoup de crainte à une vision céleste, toute tremblante d’attention, je vis une très grande splendeur dans laquelle une voix se fit entendre du ciel, me disant : "Ô homme fragile, cendre de cendre, pourriture de pourriture, dis et écris ce que tu vois et entends. Cela non à ta manière, ni à la manière d’un autre homme, mais selon la volonté de Celui qui sait, voit et dispose toute chose dans le secret de Ses mystères."» [3]
Elle mettra dix ans à composer son premier ouvrage : le Scivias (Connais les voies du Seigneur). Après l’approbation du pape Eugène III, qui concluant sa lecture, proclame « …qu’il fallait se garder d’éteindre une aussi admirable lumière animée de l’inspiration divine… »,  Hildegarde va continuer à consigner toutes ses visions aidée pendant de nombreuses années par un fidèle secrétaire : le moine Volmar.


Ses visions forment une trilogie. Ces trois recueils, le Scivias (1141-1151), le Liber Vitae Meritorum (1158-1163) et le Liber Operatione Dei ou Livre des Œuvres divines (1163-1173) également connu sous le nom Liber divinorum operum dans lequel Hildegarde montre la cohérence qui existe entre l’ordre divin, la nature et l’homme,  sont réunis avec d’autres écrits dans un grand livre conservé à Wiesbaden en Allemagne : Le Riesencodex.


La notoriété d’Hildegarde va rayonner  au-delà du monastère. Elle entame une correspondance fournie avec les plus grands du royaume, voyage et, fait rare à l’époque pour une femme, prend la parole en public. Elle obtient également du pape le privilège de fonder un nouveau monastère. Entre 1148 et 1150, elle déplace ses religieuses jusqu’à ce lieu de Bingen. Et, en 1165, elle fonde son deuxième monastère, celui d’Eibingen, sur la rive droite du Rhin qui abrite aujourd’hui son tombeau.

On lui connaît aussi des activités de médecin et de naturaliste. La Physica ou Liber subtilis medicinae (Histoire naturelle), le Causae et Curae (Causes et Remèdes) et le Liber compositae medicinae sont des «œuvres tout à fait singulières à leur époque car ce sont les seuls traités de médecine – ou de ce que nous appelons sciences naturelles – composés en occident au XIIème siècle». [1]

Et, elle laisse enfin une œuvre musicale tout à fait exceptionnelle.

Hildegarde meurt le 17 septembre 1179.

 


La vie d’Hildegarde de Bingen fut donc en tous points passionnée et multiple. Elle « ne se départira jamais d’une intense activité et ses écrits se signaleront   par leur diversité et intéresseront autant les philologues que les musicologues et les spécialistes de l’histoire religieuse.» [4]


Hildegarde de Bingen a suivi « un chemin singulier » et comme le souligne si bien Lorette Nobécourt : «Hildegarde a fondé son choix d’être plutôt que d’avoir.»[2]

L'exemplarité de sa vie et de ses écrits lui vaut d'être élevée au rang de Sainte et de Docteur de l'Eglise par le Pape Benoît XVI en 2012.

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Sources :

[1]Hildegarde de Bingen / Régine Pernoud
[2]La Clôture des merveilles / Lorette Nobecourt
[3]https://mcr.asso.fr/la-foi-la-vie/sainte-hildegarde-de-bingen/
[4]La seconde vie d’Hildegarde de Bingen / Laurence Moulinier (Histoire n°202)

Hildegarde de Bingen : une musicienne inspirée.

Dans les années 1990, grâce au travail remarquable de l’Ensemble Sequentia, ensemble de musique médiévale, l’œuvre musicale d’Hildegarde de Bingen (Hildegard Von Bingen en allemand) connaît un incontestable engouement public. L’album Les Chants de l’extase est un succès (80 000 exemplaires vendus en France) et l’on commence à s’intéresser à cette compositrice du XIIème siècle.
L’éditeur des Chants de l’extase, BMG, explique alors : « Ses valeurs religieuses et écologiques rejoignent, d’une certaine manière, nos propres préoccupations New Age ».
Les Inrocks titrent  « … Une nonne en or. Phénomène d’une époque en mal de spiritualité, Hildegard von Bingen, abbesse rhénane du XIIème siècle, fait l’objet de toutes les attentions… ». (Article de J.E. Fousnaquer daté de novembre 1994)

Hildegarde de Bingen mit effectivement autant d’ardeur à composer sa musique qu’à écrire ses visions.

On lui doit pas moins de 70 chants sacrés. L’ensemble formant le Symphonia Harmoniae Celestium Revelationum ou La Symphonie de l’Harmonie des Révélations Célestes.

Elle composa également une œuvre musicale et poétique des plus originales pour l’époque, la plus « ancienne qui soit signée et qui ait survécu » d’après Benjamin Bagby, un des fondateurs de l’Ensemble Sequencia. Une sorte d’opéra ou drame liturgique, dans « lequel les vertus sont personnifiées et subissent les assauts du démon ». L’Ordo Virtutum, tel est son nom, comporte 82 mélodies composées « vraisemblablement à l’occasion de la consécration du cloître de Rupersterg en 1152. »



Destinées à être chantées par les sœurs de son couvent lors de différentes cérémonies, les réalisations musicales d’Hildegarde expriment et reflètent sa dévotion pleine et entière notamment envers la Vierge Marie et Saint Rupert, les deux principaux guides spirituels de sa communauté.

Martine de Sauto écrit, dans un article publié dans La Croix, du 11 mai 2012, que l’on peut être  « fasciné par la subtilité des enrichissements fleuris qu’Hildegarde ajoutait à la ligne mélodique, son sens des répétitions (et] ses envolées qui invitent à la méditation… »

Régine Pernoud souligne quant à elle, dans son ouvrage  "Hildegarde de Bingen : conscience inspirée du XIIème siècle », que « les mélodies d’Hildegarde sont bien imprégnées de l’harmonie grégorienne qui est celle de son temps », mais qu’elle a su faire preuve d’une étonnante originalité.


Hildegarde de Bingen laisse une oeuvre musicale prolifique qui fait d’elle selon Françoise Ferrand « la seule femme compositeur de musique sacrée occidentale» du Moyen-Age.

Panorama discographique

Chants de l’extase  / Par l’ensemble de musique médiévale Séquentia
BMG Music, 1994

Avec les Chants de l'extase, l'ensemble vocal féminin de Sequentia, poursuit la série d'enregistrements de la musique d'Hildegarde de Bingen. Le présent arrangement d'antiennes marials, de séquences et de répons adressés à l'Esprit Suprême, montrent toute l'étendue de la puissance imaginative des compositions d'Hildegarde, et déploient la virtuosité vertigineuse des ensembles vocaux et instrumentaux de Sequentia. (Présentation éditeur)

 

O Jerusalem / Par l’Ensemble Sequentia dirigé par Barbara Thornton
BMG Music, 1997

Sequentia présente ici une série de compositions ou Symphoniae, susceptibles d'avoir servi d'ornements à un évènement aussi important que la dédicace d'une église et reflétant sa dévotion envers les deux principlaes figures qu'Hildegarde avait choisies pour guides spirituels de sa communauté, saint Rupert et la Vierge Marie. (Sequentia)

 

 

Laudes de Sainte Ursule  / Par l’Ensemble Organum dirigé par Marcel Pérès.
Harmonia Mundi, 1997

Sainte, visionnaire, guérisseuse, compositeur… Les multiples prodiges qu'on lui accorde ont peut-être éloigné sa musique de la réalité liturgique et des valeurs de civilisation de son époque. L'Ensemble Organum s'est attaché à considérer Hildegard dans la continuité de la tradition bénédictine post-carolingienne, mais aussi dans la mouvance du souffle créateur qui vivifia le XIIe siècle. Ces psaumes et antiennes à la gloire de sainte Ursule et de ses 11.000 vierges-martyres perpétuaient une légende rhénane à tel point populaire qu'elle a hanté les derniers siècles du Moyen Age, et bien au-delà encore. (Présentation éditeur)

 

Celestial Harmonies : Responsories and Antiphons from Symphoniae armonie celestium revelationum / Par l’Ensemble Oxford Camerata dirigé par Jeremy Summerly
Abeille musique, 2008

 


 

Ordo virtutum : le Jeu des vertus [drame liturgique] / par Dietburg Spohr et l’Ensemble BelcantoUniversal Music France, 2013

Panorama bibliographique

Le livre des œuvres divines / d’Hildegarde de Bingen. – Albin Michel, 1989 (Spiritualités vivantes)

A l’heure où l’Occident s’interroge sur ses racines spirituelles, les cosmologies visionnaires du Moyen-Age suscitent un regain d’intérêt. C’est ainsi que l’œuvre mystique d’Hildegarde de Bingen, trop longtemps oubliée, resurgit dans toute sa splendeur, témoignant d’une puissance poétique et d’une profondeur spirituelle rarement égalée. La sainte allemande du XIIème siècle, contemporaine des Croisades, de Bernard de Clairvaux et de l’empereur Barberousse, répond à travers Le Livre des oeuvres divines, son ultime écrit, à la confusion de son siècle et du nôtre. Véritable prophétesse chrétienne, elle lance, en dix grandioses visions, le pari lumineux et cohérent de l’ordre de Dieu, de la nature et de l’homme. (4ème de couverture)

 

Hildegarde de Bingen : conscience inspirée du XIIè siècle / de Régine Pernoud. – Livre de poche, 2002

C’est à la redécouverte d’une des plus grandes figures de la culture européenne médiévale que nous convie l’historienne d’Aliénor d’Aquitaine et de La Femme au temps des cathédrales. Religieuse allemande du XIIe siècle, Hildegarde de Bingen composa soixante-dix-sept symphonies. Elle est l’auteur génial de livres de visions qui fascinèrent son époque et anticipent plusieurs découvertes des astrophysiciens modernes, et de traités de médecine douce qui font encore autorité parmi les spécialistes… Des milliers de fidèles vinrent écouter ses sermons dans les cathédrales de Mayence, de Trèves, de Cologne. L’empereur Frédéric Barberousse, des rois, des papes écoutèrent les conseils – ou les réprimandes – de cette femme inspirée, généreuse, en qui l’élévation spirituelle allait de pair avec la passion du savoir. L’érudition et la sensibilité de Régine Pernoud font ici merveille pour nous donner une passionnante biographie. (Présentation éditeur)

 

La clôture des merveilles : une vie d'Hildegarde de Bingen / de Lorette Nobécourt. – Grasset, 2013

Rédigée à la première personne, cette biographie romancée de sainte Hildegarde retrace le parcours religieux et intellectuel de cette moniale franconienne du XIIe siècle, qui laissa des écrits mystiques, musicaux et scientifiques d'une importance capitale. (Electre)

La musique visionnaire de Hildegarde von Bingen / par Benjamin Bagby, directeur de l'ensemble de musique médiévale Sequentia dans : Diapason n° 623, avril 2014, P. 26-29.

Cofondateur, avec Barbara Thornton, de Sequencia, "Benjamin Bagby nous conte le destin extraordinaire d'Hildegarde, cette abbesse devenue la plus flamboyante icône de la musique médiévale..."

Pour aller plus loin, nous vous conseillons également la lecture de ces  deux documents :

Voix De Femmes Au Moyen Age - Savoir, Mystique, Poésie, Amour, Sorcellerie 12e-15e Siècle  / sous la direction de Danielle Régnier-Bohler. – Robert Laffont, 2006 (Bouquins)


 

Ce volume recueille l'écho des voix des femmes du Moyen Âge, du XIIe au XVe siècle. Il éclaire la condition féminine dans une période ou les femmes semblent trop souvent muettes. Or leurs voix traversent le temps, dans une étonnante diversité et des accents splendides jusqu'ici peu connus. Les femmes poètes, à l'égal des troubadours, chantent le désir et l'attente. Les femmes mystiques parlent de l'indicible, de l'amour sacré, témoignant d'une expérience spirituelle hors pair, faite d'intensité et de flamme souvent charnelle. L'oeuvre foisonnante de la grande abbesse Hildegarde de Bingen revit par ses chants, ses lettres et ses visions. De ces expériences singulières, parfois douloureuses, témoignent Marguerite Porete, la béguine brûlée sur le bûcher, Mechthild de Magdebourg, dont l'oeuvre éblouissait déjà ses contemporains, Douceline, la sainte occitane, dont la Vie, rédigée par l'une de ses soeurs moniales, est riche d'extases et de miracles. À ces grandes dames de la poésie et de la spiritualité répond la première femme de lettres de notre littérature, Christine de Pizan, qui mit son savoir au service de la société humaine. Intégralement traduites ici, trois de ses oeuvres font entendre sa parole plaidant pour l'harmonie et la paix. Mais ces voix lettrées, cultivées et véhémentes, laissent deviner la censure dont la femme fut souvent l'objet. Les Évangiles des Quenouilles mettent en scène, lors de veillées secrètes entre Noël et la Chandeleur, des matrones pourvues d'un savoir singulier, dont les pouvoirs sont parfois proches de la sorcellerie. Et les voix d'hommes, cristallisant les fantasmes d'un « mâle Moyen Âge » (Georges Duby), permettent de mesurer la dureté dont ces femmes furent les victimes et le poids des contraintes auxquelles elles surent échapper, par leur accès à la lecture et à l'écriture. La vérité du Moyen Âge passe par ces voix de femmes, longtemps étouffées, qui brisent les carcans pour se déployer puissamment jusqu'à nous. (présentation éditeur)

Guide de la musique au Moyen-Age / sous la direction de Françoise Ferrand. – Fayard, 1999 (Les Indispensables de la musique).


Article sur Hildegarde von Bingen de la page 193 à 198.

Époque impressionnante par sa durée, sa complexité et sa richesse artistique, le Moyen Âge s'étend sur plus de mille ans (de la chute de l'Empire romain à la fin du XVe siècle) au cours desquels la musique, objet de spéculations philosophiques à résonance théologique et métaphysique, proposant une vision musicale du monde, est une composante essentielle de la civilisation occidentale.
Elle sera passée entre-temps du monodisme grégorien aux polyphonies subtiles de l'Ars nova et aux grandes compositions de Guillaume de Machaut et Guillaume Dufay.
Ayant pour fonction première de louer Dieu (messes, motets, antiennes, jeux sacrés, mystères), elle va petit à petit s'ouvrir au domaine profane et, par le biais des troubadours et des trouvères ou des chansons polyphoniques d'Adam de la Halle, chanter l'amour courtois (ballades, virelais, rondeaux), les épopées (chansons de croisade) ou se livrer à la fantaisie, à la gaieté populaire et à la danse (pastourelle).
Ce guide, premier du genre, élaboré par les meilleurs spécialistes, est découpé en grandes périodes, faisant l'objet pour chacune d'entre elles d'une importante introduction donnant le cadre à la fois historique, religieux, sociologique, littéraire et bien évidemment musical. Ce véritable usuel traite sous forme de dictionnaire encyclopédique tout à la fois des musiciens, des instruments, des formes et des genres musicaux, des théoriciens, des manuscrits et des traités, des centres musicaux, ainsi que des oeuvres musicales les plus significatives. (présentation éditeur)

 

Panorama filmographique

Un film de Margaret von Trotta (Allemagne, 2009 ,110 mn)
Entrée à 8 ans au couvent au XIIe, la soeur Hildegard von Bingen fut une femme douée en tout : elle écrivait, entretenait une correspondance, composait de la musique, s’intéressait à la science, aux minéraux, à la médecine. Féministe avant l’heure disent certains, ses écrits sont surtout d’une modernité désarmante et s’évertuent à replacer l’homme au sein du cosmos et de la nature.