Le Jazz et L'orient

Musique, Musiques du monde

Mis en ligne le 29 avril 2016

Le Sujet du baccalauréat cette année propose d’étudier le rendez-vous entre le Jazz et l’Orient. L’Orient est un concept très large qui bénéficie de multiples acceptions (Moyen-Orient, Extrême Orient, orientalisme…). Le corpus sélectionné semble resserrer le sujet sur la musique moyen-orientale puisqu’il propose d’étudier : Jasser Haj Youssef originaire de Tunisie, Rabih Abouh Khalil, Ibrahim Maalouf et Marcel Khalifé du Liban, ainsi qu’Avishai Cohen d’Israel .

 



Le Jazz quant à lui, est né il y a un peu plus d’un siècle sur les terres américaines de la rencontre de différents peuples et leurs traditions musicales. Il a évolué, a vu différents courants se succéder et de nouvelles possibilités se créer à la recherche du passé ou d’exotisme, mais toujours avide de nouveaux échanges.

Le Jazz est l’expression du melting-pot américain, fruit des croisements de populations de migrants.
Les noirs ont inventé le blues, ils chantent sur des rythmes venus de l’Afrique dont ils ont été arrachés. Certains évangélisés, chantent à la gloire de dieu dans les négro-spirituals et le gospel.  D’autres apprennent à lire la musique, découvrent des airs venus d’Europe et pratiquent des instruments jusque- là réservés aux blancs comme le piano ; ils inventent le ragtime.
A la Nouvelle-Orléans, des soldats ont laissé des instruments dont vont s’emparer les musiciens noirs : trombones, trompettes, cornets, clarinettes, pour former des fanfares de rue. Dans les clubs, les musiciens font danser ceux qui souhaitent s’amuser. Façonné pour inciter le corps au swing (balancement), le rythme syncopé (cake walk) devient la marque de fabrique du jazz.

 



Sur ce fondement la musique va évoluer, les styles se diversifier. Surtout la musique va se libérer de sa fonction (faire danser). Les musiciens cherchent à se distinguer les uns des autres en rivalisant de virtuosité notamment dans leurs improvisations. Ils emmènent leur musique toujours plus loin dans la recherche d’originalité, qu’elle soit harmonique ou technique instrumentale (slap à la contrebasse…). Le jazz voyage, quitte le sud des Etats-Unis, remonte vers le nord, dans les villes comme Chicago,  New-York, et part à la conquête de la côte Ouest. A partir de la 2ème guerre mondiale, il s’exporte en Europe. Les Blancs entrent à leur tour dans le jeu.

De nouveaux styles se succèdent durant tout le 20ème siècle, en rupture les uns avec les autres, mais sans que jamais aucun ne disparaisse complètement : Le New-Orleans, les big band, le swing, le be-bop (Charlie Parker, Gillespie…), le cool jazz (Miles Davis, Chet Baker…), le hard bop (Miles Davis, Clifford Brown, John Coltrane), le free jazz (Ornette  Colman), le jazz rock ou jazz fusion (Chick Corea, Joe Zawinul), l’électro jazz (Herbie Hancock, Laurent de Wilde).

Aujourd’hui, c’est dans l’exploration des musiques du monde que certains jazzmen trouvent leur inspiration.
Quelques expériences mémorables de métissages ont eu lieu par le passé (John Coltrane, Jan Garbarek, John McLaughlin…). Beaucoup ont regardé vers l’Amérique du Sud et créé le Latin Jazz Brésilien (Antonio Carlos Jobim : the girl from Ipanema). C’est Cuba et les rythmes Afro Cubain (Machito) qui populariseront le mambo, le cha-cha. L’Afrique sera quant à elle évoquée par Dizzy Gillespie dans a Night in Tunisia.


L’Europe Centrale est, elle aussi, exotique pour les jazzmen. Dave Brubeck et son quartet s’intéressent aux rythmiques asymétriques (take five en 5/4 ou Blue rondo à la turk en 9/8).
Le moyen orient en tant que source d’inspiration, nous laisse un standard incontournable de Duke Ellington : Caravan.
L’extrême Orient, et particulièrement l’Inde, très à la mode dans les années 60 et 70 influenceront les compositions du guitariste John McLaughlin et son Mahavishnu Orchestra et plus tard Shakti.

 



Le Jazz est aujourd’hui un langage international. Entendu partout dans le monde, il est reconnu par les institutions, il est joué sur tous types d’instruments et enseigné aux Etats-Unis (Julliard School) ou en Europe, presque au même titre que la musique classique.


Aujourd’hui est-ce le jazz qui s’intéresse à l’orient ou l’orient qui s’intéresse au jazz ?


Le jazz est symbole de modernité, il n’a qu’un siècle contrairement aux musiques traditionnelles. Les musiciens célèbres ont souvent étudié à l’étranger dans de grandes écoles comme Berkley ou le CNSM de Paris. Ils voyagent, sont invités dans le monde entier pour participer à de grands festivals, ils rencontrent d’autres cultures, d’autres artistes. Certains veulent jouer une musique d’aujourd’hui, qui leur ressemble. Ils croisent alors leurs racines traditionnelles avec des esthétiques plus récentes, ils apprennent à maîtriser l’amplification et les effets appliqués aux instruments pour jouer sur les grandes scènes.

Ils prennent des libertés avec la tradition, que ce soit dans les structures, les harmonies, l’instrumentation, mais aussi dans le jeu et les ornementations. Les musiques traditionnelles qu’elles soient savantes ou populaires sont très codifiées. Dans beaucoup de traditions la musique est basée sur la mélodie. Chacune a ensuite développé ses particularismes.
L’Harmonie est une notion étrangère, les rythmes par contre sont beaucoup plus diversifiés que ceux habituellement utilisés en occident, on trouve des mesures asymétriques loin de notre mesure binaire ou ternaire. Certains pays comme l’Inde ont développé des rythmes très complexes.
L’improvisation peut prendre différentes formes allant de la simple ornementation à la variation voire la digression en musique orientale. On rencontre des gammes différentes, certaines utilisant le ¼ de ton et la micro tonalité.



La liberté gagnée sur cet assujettissement à la tradition permet aux musiciens l’échange avec d’autres cultures. Le jazz étant le langage commun on peut le comparer à un espéranto musical.
A une époque où les musiciens voyagent et rencontrent d’autres civilisations, le jazz se présente comme un langage international grâce auquel peuvent converser les musiques folkloriques (au sens premier : tradition du peuple) de différentes civilisations.  

 

 

Rabih Abou-Khalil

Né au Liban en 1957, il émigre en Allemagne à 20 ans. Il s’intéresse au jazz mais aussi aux musiques  classiques et contemporaines occidentales. Son désir : concilier les musiques de l’orient et de l’occident. Particulièrement reconnu  sur la scène jazz, il multiplie les expériences avec des musiciens de tous horizons curieux d’échanges (le Kronos quartet, Vincent Courtois…)

Sorti en 2007 sur le label Allemand spécialisé dans le jazz et les musiques improvisées,  Enja Records, la pochette de son CD est remarquable par son graphisme, des calligraphies dorées sur fond monochrome d’Ahmed al-Mufti. Le titre de cet album  Songs for sad women  « chansons pour des femmes tristes » est un hommage aux femmes de son pays, les libanaises meurtries par la guerre. Il confie au timbre mélancolique et doux du duduk instrument arménien l’évocation de cette tristesse.
« Mourir pour ton décolleté » est un titre long  7‘30’’, au tempo lent
RAK choisit un titre en français pour ce « Lament ». Le duduk de l’arménien Gevorg Dabaghyan est l’instrument central de ce morceau. Il « chante » la mélodie de bout en bout. Après avoir annoncé le thème principal seul, il est doublé sur presque tout le morceau par le Serpent du français Michel Godard, qui assure le rôle de basse continue. Le duduk se livre à une longue improvisation sur une mesure à 4 temps au milieu du titre tandis que le serpent répète de manière lancinante une phrase simple de 4 notes mettant en valeur la ligne improvisée (comme dans le blues et la musique indienne).
Le oud de Rabih Abou-Khalil intervient très peu, notamment pour répéter à l’unisson avec le duduk le thème principal, mais il ajoute l’incise de l’attaque du son qui contraste avec le feulement du duduk.
La batterie de l’américain Jarrod Cagwin a une résonnance et un phrasé jazz dans ce morceau, mais il est additionné de tambours sur cadre dont le timbre évoque la tradition. On notera l’emploi de rythmes asymétriques en dehors de la partie improvisation.


Le duduk est un instrument de musique arménien. Son histoire très ancienne débute un siècle avant JC. «Le duduk et sa musique » ont été proclamés patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l’UNESCO en 2006
Fabriqué en bois tendre d'abricotier, cet instrument à perce cylindrique possède généralement 10 trous : 8 sur la face supérieure et deux sur la face inférieure (l'un pour le pouce gauche, l'autre étant un trou d'accord). Il est muni d’une anche double (comme le hautbois), faite d'une seule pièce de roseau aplatie, fendue et ligaturée au niveau du raccord avec le corps de l'instrument. Il possède un timbre chaud, très doux et assez grave. Sa tessiture est réduite à une douzième mais il existe quatre grands types de duduk qui varient en longueur de 28 à 40 cm permettant de créer des registres différents et des atmosphères musicales adaptées aux contextes dans lequel il est joué.

Le Serpent instrument en forme de S est en bois recouvert de cuir. De la famille des cornets à bouquin, il date de la fin du 16e siècle.
Il est en perce conique, muni de six trous et possède une embouchure comparable à celle des cuivres actuels. Il permet de jouer tous les tons chromatiques dans un registre à peu près identique à celui d’un violoncelle. Il produit un son grave et ouaté qui porte très loin, mais très doux si on l’entend de près. Sa tessiture correspond à celle d’une voix de baryton. Utilisé comme instrument d’église pour accompagner le plain chant, on le retrouvera dans les harmonies avant d’être progressivement abandonné au 19ème siècle.
Réintroduit grâce à l’intérêt porté aux musiques anciennes notamment par Michel Godard, Il est aujourd’hui employé fréquemment dans le jazz.


Le oud naît vers 1800 avant J.C en Mésopotamie. Sa forme évoluera jusqu’au IXe siècle.
La caisse était faite de barres de bois contraint en forme de voûte. Le mot oud qui signifie bois ou bâton vient sans doute de là. Il conquiert l’Inde, la Chine, l’Egypte, la Grèce et particulièrement l’Espagne au Moyen-Age. A l’époque baroque, il est joué dans la plus grande partie de l’Europe dans toutes les couches de la société sous le nom de luth (déformation d’al oud)
 Sa table d'harmonie en bois de résineux est percée de grandes ouïes (1 ou 3), souvent ornées de rosaces rapportées, en bois ou en os. Le manche n'est pas fretté (contrairement au luth) et est très court, (comme le violon), Il permet de jouer les micro-intervalles présents dans la plupart des maqam. Il possède onze ou douze cordes, tenues par des chevilles en bois similaires à celles du violon. Le sillet est généralement en os ou en ébène. On utilise un long plectre (médiator) flexible ce qui donne un certain son et une grande agilité de jeu.
On ne joue pas d'accord sur le oud, à l'inverse du luth ou de la guitare. La musique étant modale, on ne joue jamais plusieurs notes en même temps, mais dans une succession très rapide, sauf pour la corde de bourdon.

Voir tous les albums de Rabih Abou-Khalil

 

site du musicien : http://www.rabihaboukhalil.com/index.php

Avishaï Cohen

  Né le 20 avril 1971 à Naharia, le contrebassiste israélien Avishai Cohen débute le piano à Jérusalem. A quatorze ans, il se met à la basse électrique, joue pendant deux ans dans un orchestre militaire à Tel Aviv puis part à 19 ans pour New York continuer ses études. Après avoir exploré des domaines aussi variés que la pop, le funk, il est remarqué dans le monde du jazz, que ce soit à la contrebasse, à la basse électrique ou au piano. Il accompagne Chick Corea , Bobby McFerrin, Alicia Keys, Roy Hargrove, Herbie Hancock... Depuis qu’il produit des albums sous son nom, on le sent très influencé par les musiques traditionnelles israéliennes et arabes. Il écrit les paroles et chante en anglais, hébreux ou ladino. Ses besoins d’expérimentations musicales le mènent sur la voie de la composition classique. Il se produit avec les orchestres philharmoniques de Londres et d'Israël…Selon ses mots, il est toujours « A mi-chemin entre le respect de la tradition et l’envie de nouvelles entreprises ».

Eric Michaud réalisateur du DVD Seven Seas : « Avishai Cohen tient à s’affirmer comme un musicien sans limite et sans frontière, ses compositions dressant des ponts entre les styles musicaux et les cultures occidentales et orientales. Ce concert au Festival de jazz de Cully est une occasion unique de voir le plus éclatant des représentants du jazz israélien dans sa formation trio, entre culture du groove et racines méditerranéennes. »

Voir tous les albums d'Avisahï Cohen

 

Site du musicien : http://www.avishaicohen.fr/

Marcel Khalifé

Marcel Khalifé (1950, Amchit, Mont-Liban) compositeur libanais, chanteur et oudiste, considéré comme palestinien en Palestine, libanais au Sud-Liban, il se voit lui-même comme un musicien arabe. De 1970 à 1975, il étudie puis enseigne le oud au conservatoire de Beyrouth. En 1976, il crée l'ensemble Al Mayadeen et devient internationalement célèbre, notamment pour ses chansons Oummi ( Ma mère ), Rita w'al-Bundaqiya ( Rita et le fusil) et Jawaz as-Safar, inspirées des poèmes de Mahmoud Darwich.

Voir tous les albums de Marcel Khalifé

Site du musicien : http://www.marcelkhalife.com/


Ibrahim Maalouf

Ibrahim Maalouf fait partie de la scène française du Jazz’Electro Oriental Rock.
Ses concerts sont généralement construits autour de musiques entraînantes, donnant envie
de danser. Mais il y a toujours une petite partie de ces concerts plus méditative, plus
mystique, aux accents mélancoliques, qu'il aime comparer à des « prières collectives
universelles ». Ibrahim Maalouf s'inspire beaucoup de sa culture d'origine, sujet qui a été traité d'ailleurs dans le documentaire « Souffle ! ». Il n’hésite pas à collaborer sur scène avec d’autres traditions (bombarde et bagad breton…).


Sa musique et sa façon de jouer la trompette sont fortement inspirées de sa culture d'origine
libanaise, mais l'instrumentation autour de lui (basse, guitare électrique, batterie, percussions
arabes et vibraphone) et les musiciens avec qui il se produit, lui permettent de donner une
couleur plus actuelle, mix de rock, électro et Jazz-Funk.

Voir tous les albums d'Ibrahim Maalouf

site du musicien : http://www.ibrahimmaalouf.com/

Jasser Haj Youssef

Jasser Haj Youssef est né le 18 juin 1980 à Sousse en Tunisie. Il est un violoniste,
compositeur et musicologue de renommée internationale. Il est réputé pour jouer de la musique orientale et du jazz sur une viole d'amour.
Il obtient un premier prix en violon classique à l'Institut Supérieur de Musique de Sousse, une maîtrise en musicologie et remporte le concours de la « Meilleure interprétation musicale arabe » en 2001.
Ses recherches en doctorat à l'Université Paris VIII portent sur les similitudes de l'improvisation dans le jazz et les musiques traditionnelles arabes.
Concertiste mais également pédagogue (titulaire du certificat d'aptitude aux fonctions de professeur de musique) et chercheur, Jasser Haj Youssef donne régulièrement des master classes et des conférences dans de nombreux pays.

                La Viole d'amour fait partie de la famille des instruments à cordes frottées. Elle est munie de sept cordes mélodiques et de cinq à sept cordes vibrantes en métal, appelées cordes sympathiques (vibrent sans qu’on les touche) qui passent en dessous des cordes frottées, dans le manche, et viennent se fixer sur le chevillier de l'instrument... Les ouïes ont souvent une forme de flammes. Elle doit son nom à la tête de femme aux yeux bandés garnissant la volute,symbole de l'amour aveugle.

On trouve des violes d'amour à 14 et même 16 cordes sympathiques qui prennent le nom de violette anglaise.
Issues de l’évolution des violes dites « da braccio » (jouées sur l’épaule, en opposition aux violes « da gambe » posées entre les jambes), elles seront détrônées plus tard par le violon ou l’alto. Très à la mode au 18e, elles disparaissent au 19e. Le renouveau de la musique baroque suscite un nouvel intérêt pour l'instrument (sa facture et son jeu) comme en atteste Jasser Haj Youssef.

Voir tous les albums de Jasser Haj Youssef

Site du musicien : http://www.jasserhajyoussef.com/